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Quand l’espace devient lignes

Miae Ham : la matière comme mémoire vivante

L’installation monumentale de Miae Ham constitue la pièce maîtresse de l’exposition Quand l’espace devient lignes, présentée chez Éclats Art Contemporain, du 2 au 30 juin 2026. Suspendues verticalement devant des sources de lumière naturelles et artificielles, de longues bandes de papier traversées de collages, de cordes, de tissus et de matières organiques transforment l’espace en une expérience sensible et immersive. La lumière révèle l’œuvre et la transformation au fil des heures et des jours.

Depuis plusieurs décennies, Miae Ham développe une pratique profondément enracinée dans la relation entre matière, mémoire et spiritualité. Son parcours artistique témoigne d’une évolution remarquable, visible à travers différentes périodes. On observe, au fil des années, un passage progressif d’œuvres plus expressives et colorées vers des compositions de plus en plus épurées, méditatives et monochromes.

 

Ses productions antérieures faisaient largement appel à la couleur, aux paysages intérieurs, aux floraisons et aux tensions entre abstraction et figuration. Dans ses œuvres récentes, la couleur semble se retirer pour laisser émerger une esthétique plus silencieuse, centrée sur la texture, la lumière et la présence physique des matériaux. Les blancs crayeux, les noirs profonds, les gris terreux et les fibres naturelles instaurent désormais une atmosphère proche de certaines sensibilités du mouvement coréen Dansaekhwa, où répétition, matérialité et temporalité deviennent le sujet même de l’œuvre. 

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Le papier occupe une place centrale dans cette mutation. Déchiré, superposé, tendu ou suspendu, il conserve la mémoire du geste qui l’a traversé. Les cordes et étoffes intégrées aux surfaces prolongent cette dimension organique et tactile, comme si chaque élément portait les traces d’une histoire silencieuse.

Cette approche s’inscrit également dans une réflexion plus vaste sur le dialogue entre Orient et Occident, thème fondamental de sa démarche artistique. Née en Corée du Sud et vivant aujourd’hui à Montréal et Séoul, Miae Ham cherche moins à opposer ces mondes qu’à les faire coexister. Son travail unit traditions matérielles coréennes et abstraction contemporaine dans une recherche d’équilibre et de spiritualité. 

Dans Quand l’espace devient lignes, les bandes verticales évoquent autant des écritures suspendues que des fragments d’architecture ou des paysages en mutation. La lumière traversant les matières crée des variations de transparence et d’ombre, donnant l’impression que l’œuvre respire au rythme du lieu et du temps. Chaque déplacement de l’observateur transforme la perception des surfaces, révélant des détails invisibles à première vue : fibres fragiles, reliefs subtils, coutures, déchirures, traces de pigments absorbés par le papier.

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Les jeux de la lumière

La lumière occupe une place fondamentale dans l’œuvre de Miae Ham. Ses installations sont conçues pour réagir à différentes formes d’éclairage, créant des expériences visuelles changeantes. La lumière réfléchie révèle les reliefs, les plis, les fibres et les cicatrices du papier, accentuant la dimension tactile et sculpturale des surfaces. À l’inverse, l’éclairage par transparence traverse les couches de papier, les étoffes et les collages pour faire apparaître une profondeur intérieure invisible au premier regard.

Certaines zones deviennent translucides, laissant émerger des ombres, des tensions et des superpositions délicates qui transforment l’œuvre en membrane lumineuse. La lumière réfléchie, plus douce et diffuse, enveloppe quant à elle les matières d’une présence silencieuse, faisant vibrer les tonalités monochromes et révélant les nuances subtiles des blancs, gris, noirs et terres organiques. Selon l’heure du jour, l’intensité lumineuse ou le déplacement de l’observateur, les œuvres changent d’apparence, comme si elles changeaient avec l’espace qui les entoure. Cette relation mouvante entre matière et lumière renforce l’idée centrale de la démarche de Miae Ham : l’œuvre n’est jamais fixe, mais engagée dans un processus vivant de métamorphose.

La matière en transformation

Miae Ham conçoit ses œuvres comme des formes vivantes, soumises au temps, à la lumière et à la modification continue de la matière. Pour elle, une œuvre n’est jamais totalement achevée : elle poursuit son existence bien après le geste initial de création. Les papiers se modifient, les fibres se détendent, certaines couleurs s’estompent lentement, les surfaces perdent parfois leur élasticité première. Ce vieillissement n’est pas accidentel; il n’est pas perçu comme une dégradation. Il fait partie intégrante de l’œuvre. Miae Ham s’inspire de la nature pour créer.

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Cette vision confère à sa pratique une dimension profondément spirituelle. La matière devient le reflet d’un cycle naturel, comparable au passage du temps sur le corps humain ou sur les paysages. Ce qui disparaît physiquement ne s’éteint pas réellement : il se transforme.

Méditation sur l’impermanence

L’installation agit comme une méditation sur l’impermanence. Rien n’y apparaît figé. Les matériaux continuent leur altération, comme si l’œuvre demeurait vivante, traversée par les forces lentes de l’érosion, de la lumière et de la mémoire.

À travers cette exposition, Miae Ham propose une expérience où le regard ne domine pas la matière. L’espace devient ligne, la ligne devient trace, et la trace devient énergie.

L’énergie vitale

Dans Quand l’espace devient lignes, le visiteur est invité à entrer dans un temps suspendu. Devant l’installation, le regard ralentit, s’attarde, se laisse traverser : on pénètre l’œuvre comme on entre dans une forêt ancienne, attentif aux moindres frémissements de la matière. Les fibres détendues, les couleurs adoucies, les surfaces patinées par le temps apparaissent comme une invitation à la lenteur. Chaque détail agit comme une clairière où la perception peut se poser. À l’image des arbres qui se fissurent et perdent leur écorce pour nourrir une croissance nouvelle, l’œuvre n’impose rien : elle accueille, elle laisse venir.

L’art de Miae Ham ne cherche pas à figer la matière dans une forme immuable. Comme une forêt traversée par les saisons, ses œuvres nous invitent à contempler la transformation comme une condition essentielle du vivant.

Claude Gauthier

Mai 2026

Éclats Art Contemporain

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